Quatre jeunes Canadiens français, qui s'étaient tous engagés dans l'armée peu après l'entrée du Canada en guerre en 1939, sont passés au service de MI 9 par suite du raid sur Dieppe par les Forces alliées en août 1942. Cette invasion a fait plus de 3 000 victimes canadiennes, dont près de 1 000 ont par la suite été faits prisonniers par les Allemands.
Conrad LaFleur, Robert Vanier, Guy Joly et Lucien Dumais étaient de ce groupe de prisonniers de guerre. Mais ils ont tous réussi à s'enfuir et à retourner en Angleterre. Incroyablement, les quatre hommes ont ensuite décidé de retourner en France en tant qu'agents secrets de MI 9, afin d'aider d'autres personnes à s'échapper.
La carrière d'agent secret de l'un de ces remarquables anciens combattants de Dieppe - Lucien Dumais est très représentative de ce que ces gens faisaient derrière les lignes ennemies et des risques qu'ils prenaient pour secourir d'autres victimes. Lucien Dumais, de Montréal, était un sergent coriace de 38 ans des Fusiliers Mont-Royal lorsqu'il fut fait prisonnier par les Allemands à Dieppe. Après son évasion et sa rentrée en Angleterre, il reçut un entraînement au combat de quatre mois de la Première Armée britannique en Afrique du Nord. Mais à son retour en Angleterre, comme il n'aimait pas la routine de la vie du camp militaire, il s'engagea dans l'organisation MI 9. C'est ainsi qu'il rencontra un autre Canadien dont la soif d'action et d'aventure l'incita à devenir agent secret.
Un grand jeune homme aux cheveux bruns, Raymond LaBrosse
avait 18 ans quand il se rendit outre-mer pour la première
fois, en 1940, comme signaleur du Corps des transmissions royal
canadien. Les services secrets britanniques étaient chroniquement
à court de bons sans-filistes, et surtout de ceux qui parlaient
couramment le français. MI 9 entra donc en communication
avec LaBrosse, qui devint par la suite le premier agent canadien
de cet organisme. Or, sa première mission en France pendant
l'occupation se termina brusquement lorsque la Gestapo s'infiltra
dans le réseau et LaBrosse dut s'enfuir de la France.
Il était impatient de retourner en France pour y poursuivre
sa tâche.
Raymond LaBrosse avait des qualités qui le désignaient pour ce genre de travail : un courage exceptionnel et un jugement sûr, liés à une nature calme et tranquille. Il se révéla un excellent associé de Lucien Dumais, au caractère fonceur, rude et franc; ensemble, ils formaient « l'une des meilleures équipes que MI 9 a envoyées en France pendant l'occupation ». (trad.)1
Lucien Dumais et Raymond LaBrosse étaient le pivot de l'opération Bonaparte qui constituait l'élément principal d'un plus vaste réseau appelé « Shelburne ». Ce réseau d'évasion allait devenir l'un des plus efficaces de toute la Seconde Guerre mondiale.
Avant de partir pour la France, les deux Canadiens reçurent une formation intensive dans tous les domaines, depuis le jiu-jitsu jusqu'à la fabrication et à l'opération de radios. On leur remit des plumes qui lançaient du gaz lacrymogène, des boussoles dissimulées dans des boutons, de fortes sommes en francs et de fausses pièces d'identité. Pour des raisons de sécurité, chaque agent avait son propre nom de code qui était inconnu de son associé.
A bord d'un appareil Lysander, ils ont atterri une nuit dans un
pré à quelque 80 kilomètres au nord de Paris.
C'était en novembre 1943. La guerre en arrivait à
ses dernières étapes tandis que les Forces alliées
se préparaient à repousser l'occupant allemand hors
de la France. Dès leur atterrissage, les deux agents prirent
des directions différentes - Lucien Dumais, alias Lucien
Desbiens, entrepreneur de pompes funèbres d'Amiens (France),
et Ray LaBrosse, alias Marcel Desjardins, vendeur d'appareils
médicaux électriques.
Dumais et LaBrosse avaient pour mission de trouver les aviateurs alliés dont les appareils avaient été abattus en France, puis de voir à ce qu'ils soient escortés sains et saufs hors du pays. Mais cela ne pouvait se faire sans la collaboration de nombreuses personnes au courant des manoeuvres, et le risque de trahison était très élevé. Les deux agents durent se fier à leur instinct et à leur jugement lorsqu'ils établirent le vaste réseau de volontaires nécessaire pour accomplir leur tâche colossale. Après la guerre, des documents allemands révélèrent que la Gestapo n'avait jamais vraiment été près de démanteler le réseau, vu l'excellente protection qui l'entourait.2 Et ce, grâce à Dumais et à LaBrosse.
Les agents devaient trouver des « maisons sûres » qui logeraient les aviateurs en attendant leur départ. Il fallait nourrir ces hommes et leur donner d'autres vêtements - tâche particulièrement difficile puisque la nourriture et les vêtements en France étaient rationnés strictement pendant l'occupation. Il fallait également trouver des médecins pour soigner les aviateurs malades ou blessés, et des imprimeurs qui accepteraient de produire sur-le-champ de fausses pièces d'identité.
Pour qu'ils ne se trahissent pas devant les Allemands tandis qu'ils se rendaient sur la côte en train, à découvert, depuis Paris, les aviateurs devaient apprendre à se conduire continuellement en ouvriers français, même lorsqu'ils fumaient leur cigarette, car la moindre erreur pouvait être fatale. Il fallait trouver des guides pour évacuer les évadés, par étapes, à Paris puis sur les côtes de Bretagne où des canonnières britanniques viendraient chercher les évadés.
Raymond LaBrosse parcourait la campagne afin d'y trouver des endroits sûrs d'où échanger des messages codés avec le quartier général de MI 9 à Londres. Ces communications étaient indispensables pour faire les arrangements afin que les évadés sortent sains et saufs du pays. LaBrosse risquait continuellement d'être dépisté par des radiodétecteurs allemands.
Il fut enfin décidé que les canonnières britanniques
se rendraient sur une petite plage isolée près du
village de Plouha, sur le littoral de la Bretagne, pour y prendre
de petits groupes d'aviateurs et les transporter à 140
kilomètres de là, en lieu sûr, en passant
par la Manche. Une fois le rendez-vous fixé, un groupe
se réunirait dans une petite maison de ferme en pierre,
située à proximité de la plage, qui appartenait
à l'un des résistants. Cette demeure finit par
être surnommée la « maison d'Alphonse ».
La première évacuation réussie eut lieu dans la nuit sans lune du 29 janvier 1944. Tous les arrangements avaient été soigneusement faits par le biais de communications radio codées. Dans la vielle maison de ferme, un groupe était assemblé autour de la radio et écoutait fiévreusement les nouvelles au réseau français de la British Broadcasting Corporation. Immédiatement après les informations, le message suivant fut diffusé :
Bonjour tout le monde à la maison d'Alphonse.
Ce communiqué signalait le début de la mission d'évacuation.
Seize aviateurs et deux agents britanniques sur leur départ
descendirent tranquillement à la file, une falaise escarpée
menant à la plage. Au moyen d'un lampe de poche, un signal
convenu fut émis en direction de la mer. Le groupe attendait,
nerveusement. Les Allemands patrouillaient avec soin cette partie
de la plage, craignant de plus en plus une invasion des Alliés.
Ces moments d'attente silencieuse sur la plage, dans le noir,
étaient particulièrement angoissants. Or, en peu
de temps, trois canots pneumatiques émergèrent de
l'obscurité. Armes, provisions et argent furent débarqués
en douce, puis les canots, chargés de leurs passagers,
glissèrent silencieusement jusqu'à la canonnière
britannique que les attendait.
Bien entendu, Dumais et LaBrosse restèrent en France pour y continuer leur tâche périlleuse. Tandis que l'invasion de la Normandie approchait, de plus en plus d'avions alliés survolaient l'Europe, et le réseau d'évasion se révélait de plus en plus nécessaire. Les évacuations se poursuivirent et, à la fin de mars 1944, 128 aviateurs et sept agents avaient été escortés sains et saufs en Angleterre, grâce à l'équipe Dumais et LaBrosse. Au total, 307 aviateurs alliés devaient leur liberté au réseau Shelburne et à sa principale composante, l'opération Bonaparte.
Il est important de signaler que le réseau Shelburne ne perdit jamais un seul élément de sa précieuse charge. En fait, la seule perte fut la maison d'Alphonse, incendiée par les Allemands qui soupçonnaient que c'était un refuge de la Résistance.
Après l'invasion de la Normandie le 6 juin 1944, les civils eurent de plus en plus de difficulté à voyager en train, puisque les Forces alliées avaient endommagé les voies ferrées dans le nord de la France. Quoique des fugitifs ne pouvaient plus être évacués, Dumais et LaBrosse choisirent cependant de rester en France pour aider les résistants. En plus de les organiser et de les équiper, les deux agents se joignirent à eux pour attaquer des convois allemands qui essayaient de se rendre en Normandie.
Après la libération, Dumais resta en France pour continuer de repérer les agents Allemands. Ray LaBrosse fut détaché à la section de Paris du British Intelligence Service. Plus tard, les deux hommes reçurent la Croix Militaire ainsi que des décorations de la France et des États-Unis. Ils finirent par retourner dans leurs familles, au Canada, et reprirent le fil de leur vie considérablement plus normale. Mais tous les agents secrets n'eurent pas cette chance.